Actes de la Communication Écrite

Saïd Tazi, LIS, Universite de Toulouse 1
David G. Novick, Eurisco

RESUME

La théorie des actes de discours forme un modèle de communication humaine qui traite la relation entre une énonciation, sa signification symbolique et l'effet désiré sur l'interlocuteur. Il existe une large littérature sur cette théorie mais qui ne traite pas la communication écrite. Dans cet article nous proposons de modéliser les processus d'écriture en termes d'actes de discours, en distinguant entre les actes du domaine et les méta-actes dans le but d'améliorer la communication auteurs/lecteurs. Le modèle ACE (Actes de la Communication Écrite) que nous proposons ici est basé sur une étude de la documentation des procédures d'aviation. Nous proposons comment on pourrait implanter une interface de maquette d'aide à la rédaction basé sur ce modèle.

MOTS CLES

Actes de discours, méta-actes, acte du domaine, processus d'écriture, logique de conception de documentation.

ABSTRACT

Speech-act theory provides a model of human communication that relates an utterance, its symbolic meaning, and its intended effect on the hearer. The literature on this theory is vast but does not address written communication. In this paper we propose a model of writing in terms of speech acts, distinguishing domain-and meta-acts. The ACE (Actes de la Communication Ecrite) model is based on a study of the documentation of procedures for a commercial aircraft. We present views of a possible interface based on the model.

KEY WORDS

Speech Acts, meta-acts, domain acts, writing processes, design rationale of documentation.

INTRODUCTION

La communication écrite par le moyen de documents diffère de manière évidente et de plusieurs points de vue de la communication interactive inter agents. Cette différence peut être illustrée par le fait qu'il n'y a pas de contact direct entre lecteurs et auteurs pendant la rédaction du document. En effet, le lecteur ne peut pas interrompre l'auteur pour corriger, faire clarifier un propos ou simplement réagir, ce qui pourrait faire changer le courant de la communication (voir [1]).

D'autre part, les études basées sur la théorie des actes de discours, proposée par Austin d'abord, puis développée par Searle, Vanderveken et d'autres, ont concerné principalement la communication conversationnelle entre agents [2, 3, 4]. Or cette théorie devrait concerner toutes les formes de communication, car l'intention que porte une énonciation doit être représentée aussi bien dans une communication orale, écrite que gestuelle, que cette communication soit interactive ou différée. L'auteur d'un document écrit adresse un message avec une (ou plusieurs) intention (s) d'agir sur le lecteur, c'est à dire de modifier son état mental (information, croyance, conviction, etc.) ou de lui faire faire une action, pour cela il construit un ensemble d'hypothèses sur la situation mentale et contextuelle du lecteur.

La théorie des actes de discours, qui considère que l'énonciation d'un propos est généralement faite pour signifier une action, peut également être utilisée pour formaliser les processus d'écriture [5, 6]. L'analyse des aspects locutoires, illocutoires, et perlocutoires permet de comprendre l'écriture afin d'aider l'auteur à mieux formuler son propos et réduire les ambiguïtés éventuelles. Cette amélioration de la communication écrite est encore plus pertinente quand il s'agit de rédaction de la documentation technique des systèmes où la sécurité est un enjeu important.

La recherche présentée ici vise à définir une ergonomie de la communication par l'intermédiaire du texte écrit, dans le contexte de documentation technique où les rédacteurs cherchent à faire faire des actions aux lecteurs/utilisateurs. Le but est d'étudier les interactions cognitives entre auteurs et lecteurs afin d'améliorer ce genre de communication. Nous proposons une extension de l'ergonomie cognitive par une ergonomie de la communication écrite, ce qui n'exclut pas une étude ergonomique des outils d'aide à la rédaction que nous ne traitons pas ici.

L'idée principale de cet article est que la théorie des actes de discours peut être étendue à une théorie des actes de communication dans laquelle nous traitons ici le cas de l'écrit. Pour cela il est nécessaire d'envisager les actes de l'écrit comme une sorte de composition de méta-actes (liés à la manière d'utiliser les conventions d'écriture) et d'actes du domaine (liés au domaine de la communication). Nous montrerons que le modèle ACE présenté ici peut aider les auteurs des documents techniques à mieux atteindre leurs objectifs. ACE est considéré comme un cadre conceptuel pour une méthodologie d'aide à la conception de documents techniques.

Les auteurs ne peuvent pas toujours exprimer l'intention de leurs communications de manière évidente. Il reste presque toujours un non-dit qui peut être source d'ambiguïté ou de mauvaise interprétation. Il s'avère donc nécessaire de permettre aux auteurs d'exprimer leurs intentions communicatives. Les outils (méthodologiques ou formels) de conception de documents doivent augmenter les possibilités d'expression sous toutes les formes possibles; ils doivent être considérés comme une extension des ressources cognitives de l'auteur.

Dans les sections qui suivent nous présentons le modèle ACE dans le contexte de la documentation des procédures d'aviation, puis illustrons le modèle par un exemple basé sur une série d'écrans considérés comme interface d'une maquette démonstrative.

LES ACTES DE DISCOURS DE L'ECRIT

La théorie du langage a été utilisée comme cadre général dans plusieurs disciplines pour modéliser le dialogue humain, des sciences cognitives à la philosophie en passant par l'ethnologie pour arriver à l'informatique. Ces disciplines ont respectivement étudié le dialogue pour comprendre la perception et le raisonnement, la communication des points de vue intentionnel, comportemental et du dialogue homme machine. La théorie des actes de discours permettrait, dans une perspective pragmatique, la mise en évidence des intentions de communication dan l'écrit.

Selon Searle [3], l'énonciation d'une proposition par un agent A, résulte de l'intention de la produire. La comprendre par l'agent B, c'est interpréter l'intention sous-entendue dans le contexte où elle est produite. Dans le domaine de l'écrit, la rédaction d'un document résulte de l'intention de faire passer un message au lecteur ou de lui faire faire une action. La réussite des intentions de l'auteur dépend aussi bien de l'auteur que du lecteur. On distingue généralement les aspects locutoires, illocutoires et perlocutoires dans les actes de discours. Les aspects locutoires résident dans l'énonciation elle-même, c'est à dire dans le fait de prendre un crayon, un stylo ou un clavier pour écrire. Les aspects illocutoires sont les actes qui sont réalisés par le fait même d'écrire (et donc d'être lu). On distinguera alors entre les actes illocutoires du domaine et les actes illocutoires pour réaliser la communication écrite et qui sont en fait des méta-actes. Les aspects perlocutoires constituent les conséquences sur le lecteur qui découlent directement du fait de lire ce qui est écrit. Après avoir rappelé ces notions fondamentales, nous allons montrer comment elles peuvent être appliquées à l'écrit.

Les aspects locutoires de l'écrit

Ecrire signifie matérialiser sur un support (papier, électronique ou autre) l'état de la pensée que l'auteur souhaite communiquer. Cette matérialisation, en fait, est le résultat des processus cognitifs d'écriture [7]. Ils dépendent également du support utilisé comme moyen de communication. Bien que ces processus, présentent une certaine similarité avec la communication parlée, leur identification permet de se rendre compte de la complexité de l'écrit. En effet Hayes et Flower ont distingué principalement trois processus : la planification, la génération de phrases, et la révision. Ces trois processus sont exprimés par des actes locutoires différents selon qu'on est en train d'organiser les idées, de les rédiger ou de les réviser. La planification du document est un processus qui permet à l'auteur d'organiser ses propres idées, l'écriture du plan correspond à l'aspect locutoire du processus de planification. Cet aspect locutoire de la construction du plan n'est pas toujours clairement défini, car l'auteur peut se trouver dans l'une des situations suivantes: (a) il définit un plan avant la rédaction ; (b) il construit son plan au fur et à mesure que la rédaction avance ; (c) il ne construit pas explicitement de plan. Le processus de la rédaction proprement dit correspond à l'aspect locutoire de manière naturelle. La révision est également exprimée par des actions sur le texte qui sont généralement des commandes du système de traitement de texte utilisé, telles qu'effacer, modifier, déplacer, etc.

Les aspects illocutoires de l'écrit

Searle a défini les aspects illocutoires d'un acte comme l'action qui dérive de l'énonciation d'un propos, par exemple une promesse est un acte qui est fait dès que l'orateur prononce la phrase qui l'engage dans la promesse. L'aspect illocutoire de la communication écrite est une notion encore plus forte que dans la communication orale. En effet l'action dérivée de l'écriture prend généralement effet d'engagement de l'auteur. La matérialisation d'une communication par écrit pourrait servir comme preuve de l'engagement, ce qui pourrait, dans certaines situations donner lieu à des poursuites éventuelles.

La communication par l'écrit utilise deux types d'action qui sont complémentaires. Le premier type d'action concerne l'effet que l'auteur souhaite avoir sur son lectorat et qui dépend du domaine. Il peut être exprimé en une ou plusieurs phrases. Le second concerne l'action même d'écrire et qui est en principe indépendant du domaine, il est réalisé par l'utilisation du moyen d'expression. Cette distinction nous permet d'étudier deux types d'aspects illocutoires dans l'écriture, que nous appellerons actes du domaine et méta-actes. Dans la suite nous expliquerons ces deux notions fondamentales du modèle ACE.

Les méta-actes

Les informations concernant la communication par le canal de l'écrit dépendent de plusieurs facteurs tels que le moyen utilisé (logiciel, papier, tableau, etc.) et l'expérience de l'auteur en matière d'écriture. On s'intéressera ici à l'écriture avec des logiciels de traitement de texte et on supposera que l'auteur est un expert en la matière. On peut diviser ces informations en trois catégories : (1) les informations concernant la mise en forme et le style typographique c'est à dire les structures physiques de présentation, (2) les informations concernant la structuration logique du document, par exemple la division du document en parties et chapitres et, (3) les informations concernant le style expressif (texte naturel, graphique et/ou image).

L'utilisation de ces catégories est faite généralement de manière consciente pour satisfaire une stratégie qui vise à augmenter l'efficacité de la communication et réduire les charges mentales du lecteur. Il y a donc des intentions communicatives qui sont exprimées par le choix de ces catégories.. Dans la recherche présentée ici, nous nous sommes concentrés sur le texte écrit en langage naturel. Le choix d'un autre médium comme moyen d'expression (graphique, image ou autre) est certainement porteur d'une sémantique représentable par des méta-actes, que nous n'avons pas traités. Le choix du style expressif entre texte et graphique a été étudié et représenté par la théorie des actes de discours dans le contexte de génération de texte par Green et al. [8].

Les méta-actes de mise en forme

Depuis Gutenberg, la typographie et la mise en forme des documents ont évolué de manière considérable. Les systèmes de traitement de textes usuels permettent de concevoir des documents de haute qualité. Or malgré les différentes normes et l'utilisation des styles, la signification de l'usage des règles typographiques et de mise en forme reste implicite, et est par conséquent source de beaucoup d'ambiguïtés. En effet l'usage de caractères gras peut aussi bien signifier une accentuation, une déclamation ou le fait d'utiliser une expression étrangère ou encore autre chose.

Notre but est de représenter explicitement la signification de l'utilisation des règles typographiques et de mise en forme par ce que nous avons appelé les méta-actes de mise en forme. Ces méta-actes qui font partie du modèle ACE, servent d'une part comme base d'une analyse pour une méthodologies de conception des documents, mais également comme une ensemble de commande, que l'auteur pourrait utiliser dans un système d'aide à la rédaction orienté intentions. A titre d'exemple, l'utilisation d'une citation doit être explicitement exprimée par l'auteur. Au lieu d'utiliser simplement des guillemets ou des caractères italiques, l'auteur, après avoir identifié ce méta-acte, utiliserait une commande du système pour expliciter le fait d'insister. Par ailleurs le système permettrait de visualiser l'effet d'insister selon un style que l'utilisateur pourrait choisir, puis de stocker le méta-acte sous forme prédicative comme dans la Figure 1.

Figure 1: Les méta-actes de mise en forme
CITER(Style_de_présentation, Texte_de_citation)
INSISTER(Style_de_présentation texte_d_insistance)

Les méta-actes de mise en forme sont donc des verbes qui portent sur le sens de l'utilisation de caractéristiques typographiques ou de mise en forme particulières selon le style décrit par le premier argument. La représentation de ces méta-actes aidera à comprendre la signification des marques typographiques et de mise en forme dans un document. Et inversement l'utilisation du style aura un sens reflétant l'intention de l'auteur. Certaines caractéristiques typographiques ou de mise en forme sont justifiées par des règles d'esthétique ou sont imposées par la maison d'édition. Dans ce cas aussi il peut être utile de noter ces contraintes, pour pouvoir éventuellement les justifier ultérieurement, cela permettra aussi bien à l'auteur qu'à l'éditeur de vérifier des incohérences éventuelles, sur la signification des règles et sur la compréhension du contenu par rapport à ces règles. ACE a été utilisé comme modèle pour la traçabilité des décisions de documentation [9].

Les méta-actes de division

La planification d'un document est un processus bien identifié [7]. Les auteurs utilisent généralement des méta-actes de division de manière plus ou moins explicite. Cependant, cette utilisation doit permettre de montrer les différentes imbrications éventuellement récursives. L'utilisation des notions de méta-actes de divisions permettra d'éviter certaines incohérences ou ambiguïtés dans les structures des documents. Pour illustrer ces ambiguïtés, on peut citer l'utilisation abusive du retour chariot avec les traitements de texte usuels, pour marquer la fin d'un paragraphe, ce qui n'est généralement pas si naturel, puisqu'un retour chariot implique d'abord une fin de ligne et pas forcément une fin de paragraphe. De même que les systèmes actuels ne contrôlent pas la cohérence de l'acte de titrer des éléments du document de même niveau hiérarchique ou à des niveaux différents. Ainsi le fait de mettre un titre à une section sans en mettre un à une autre du même niveau constitue une sorte d'incohérence souvent difficile à expliquer. Le traitement des numérotations de manière cohérente de différents niveaux dans une structure hiérarchique présente quelquefois certaines difficultés.

La gestion de la planification d'un document doit être faite non seulement pour découper le document en différents éléments structurés hiérarchiquement, mais aussi pour permettre au lecteur d'aller rapidement et directement vers l'information pertinente. Il doit pouvoir non seulement consulter de manière rapide les différentes parties du document mais aussi consulter les intentions communicatives de l'auteur relatives à chaque élément de la structure. Or l'utilisation des titres des parties ou des sections ne reflète pas obligatoirement ni les raisons pour lesquelles l'auteur a utilisé une telle division ni le contenu de tel ou tel élément de la division en termes d'objectifs et d'intentions communicatives. Le modèle ACE permet de représenter les intentions des auteurs par l'accomplissement d'une division. Si ces représentations sont explicitement accessibles, elles permettront à l'auteur de justifier ses actions.

Parmi les méta-actes de division nous présentons ici quelques exemples dans la Figure 2. Les actes et méta-actes s'imbriquent par des compositions récursives quelquefois complexes pour refléter un modèle multicouche des imbrications des intentions communicatives de l'écriture.

Figure 2: Exemple de méta-actes de division.
(1) TITRER(Titre, Texte_Titré)
(2) DIVISER(Chapitre | section | paragraphe | etc., Suite_d_Elements)
(3) DEFINIR(Un_objet, définition)
(4) ILLUSTRER(Un_objet, illustration)
(5) LISTER(Marque, Group_d_items)
(6) ENUMERER(Marque_d_Enumeration, Group_d_items)
(7) COMPOSER_TABLE(Group_d_items)

La ligne (1) de la Figure 2 montre le méta-acte qui illustre l'action de titrer un texte par un autre. La division en paragraphes, chapitres, sections, etc., est représentée par le méta-acte DIVISER. La ligne (3) permet de représenter des définitions (3). On remarque que ces méta-actes sont des prédicats à un, deux ou N arguments.

Les actes du domaine

Cette notion fondamentale dans notre modèle désigne les effets que souhaite avoir l'auteur sur son lecteur, et concerne le domaine. Notre étude a porté sur la documentation des procédures opérationnelles de pilotage des avions civils, appelée 'FCOM' (flight crew operating manual). Le domaine est donc ici le pilotage d'avions civils. Les actes sont ce que va faire l'équipage en suivant les procédures écrites dans le document. Le FCOM est un genre d'écrit qui contient deux types d'information : les informations descriptives qui décrivent les composants de l'avion, et les informations prescriptives qui représentent comment utiliser l'avion pendant les différentes phases de pilotage et dans des situations variées.

Les principaux actes du domaine au niveau global sont principalement du type INFORMER et FAIRE. En effet la description des parties de l'avion est faite, en principe, dans le but d'informer les lecteurs/utilisateurs, ou de leur rappeler, comment sont constituées certaines parties de l'avion. Le document FCOM décrit aussi le 'comment faire' dans les différentes phases et situations d'un plan de vol, c'est à dire comment piloter selon les différentes phases et situations. Dans le cas idéal, la structure logique du document devrait correspondre, d'une certaine manière à la structure de l'interface de pilotage de l'avion, pour la partie descriptive puis à la structure des phases de vol dans les procédures de pilotage, pour la partie prescriptive. Les actes du domaine sont tous les verbes que l'auteur souhaite faire faire aux pilotes. Ils ne sont pas tous exprimés par des phrases simples mais en suivant une combinatoire de conventions discursives ou non. A titre d'exemples nous citons ici quelques actes du domaine représentés:

Afin de comprendre ce modèle voici un exemple fictif (pour des raisons de confidentialité) mais inspiré d'un cas réel qui permet d'illustrer comment les actes du domaine sont représentés. L'exemple est basé sur un manuel de vol typique d'un avion commercial. Dans ce cas, nous présentons quelques actes liés au procédures de navigation aérienne.

Figure 3: Un extrait du texte d'un manuel de vol fictif
(1) Données du plan de vol du départ..........................VERIFIER
Vérifier que la route du départ dans le système de gestion de vol est conforme au plan officiel et la clairance issue du contrôle aérien.
(2) Coordonnées latitude/longitude...................................VERIFIER
Contrôler que les coordonnées de latitude et de longitude montrées par le système de gestion de vol sont conformes avec les coordonnées de référence de l'aéroport. Si les coordonnées ne sont raisonnablement proches aux coordonnées de référence de l'aéroport, modifier les coordonnées
(3) Base de données....................................CONTROLER DATE VALIDE
(4) Index d'utilisation......................................CONTROLER/MODIFIER

Dans tous ces cas, malgré la forme de surface, les actes de base sont tous en effet de vérifier et, si nécessaire, de modifier des champs et des valeurs. Or ces similarités ne sont évidentes que quand on fait une analyse, le modèle ACE permet de représenter ces actes forme en explicitant, ce qu'il faut faire dans les cas d'alternatives. Voici comment on peut représenter les actes de l'exemple de la Figure 3 dans le modèle ACE (selon l'ordre de leur apparition dans l'exemple):

Figure 4: Les actes domaines de la Figure 3
(1) vérifier(Plan_de_vol_départ, Plan_officiel)
vérifier(Plan_de_vol_départ, Clairance_atc)
si(exception, modifier(Plan_de_vol_départ) (Plan_officiel, Clairance_atc)))
(2) vérifier(coordonnées(Lat, Long), Ref_coords)
si(exception, modifier(coordonnées(Lat, Long), Ref_coords))
(3) vérifier(date(Date), Ref_date)
si(exception, modifier(date(Date), Ref_date)))
(4) vérifier(index(Util), Ref_util)
si(exception, modifier(index(Util), Ref_util)))

Les aspects perlocutoires de l'écrit

La théorie des actes de discours a été critiquée à cause du fait que les représentations utilisées n'ont pas permis de tenir compte de l'effet d'un acte émis par un orateur sur son auditeur. Ceci est dü à la difficulté de prédire les effets que peut avoir une communication sur une personne. Dans le domaine de la communication écrite, c'est encore plus difficile dans la mesure où la réaction des lecteurs est décalée dans le temps. Toutefois, un auteur ne peut réussir son message écrit que s'il tient compte de son lecteur, c'est à dire s'il fait des hypothèses sur les connaissances, le niveau d'expertise, et même dans certains cas de son état émotionnel.

ETUDE D'UN EXEMPLE

Le modèle ACE est considéré comme modèle conceptuel d'une méthodologie d'aide à la conception de documents techniques. Toutefois afin de montrer la faisabilité d'un logiciel support de la méthode, nous proposons d'aider les rédacteurs à expliciter leurs intentions en utilisant un ensemble de commandes, chacune correspondant aux actes (méta ou du domaine). Supposons que le rédacteur souhaite donner la présentation suivante à son texte:

Figure 5: Exemple de texte important
IMPORTANT
La vérification des xxx est essentielle
pour s'assurer du bon fonctionnement des
automatismes, mais xxxxxxxxxxxxxxxx
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

La Figure 5 montre l'acte du domaine VERIFIER qui est présenté comme étant une tâche importante à réaliser dans la phase actuelle. Pour cela l'auteur a utilisé le mot IMPORTANT comme sous-titre, l'utilisation de cette mise en forme particulière (encadré, centré, titre en majuscule et en gras) montre comment les méta-actes sont utilisés pour accomplir et soutenir un acte du domaine. On peut dire que l'acte du domaine ici est de VERIFIER les actions notées ici xxx.

Les Figures 6, 7 et 8 présentent un enchaînement d'écrans d'une maquette d'un outil d'aide à la rédaction basé sur le modèle ACE présenté ici. Le but d'un tel système n'est pas de faire de la génération automatique comme font déjà Hovy et Arens [10], mais de permettre à l'auteur d'avoir un espace où il peut extérioriser ses réflexions et préciser ses intentions.

Figure 6: Interface générale
[Interface Générale]

Figure 7: La commande insister
[La commande insister]

Figure 8: Justification du méta-acte insister
[Justification du méta-acte insister]

La série d'écrans a pour but de montrer comment on peut utiliser les intentions de l'auteur lors de la rédaction en tenant compte du modèle des actes et méta-actes présenté dans ce papier.

La représentation de cette structure en termes du modèle ACE est illustrée par la Figure 9. L'auteur souhaite donc insister sur l'importance du texte encadré, pour cela, il va utiliser le méta-acte INSISTER qui prend comme arguments le nom du style utilisé pour faire la mise en forme nécessaire, pour que l'insistance soit présentée en tant que telle, puis le texte avec sa structure et ses actes et méta-actes. Les actes du modèle ACE sont donc des commandes du système dont les paramètres sont à compléter de manière interactive par l'auteur. On peut imaginer par exemple une interface où au lieu de mettre en gras un texte, l'utilisateur choisit la commande insister, en précisant que la manière de le présenter est en gras (ou autre chose). Le système permettra également d'ajouter sous forme d'annotation des commentaires, liés au texte concerné, pour pouvoir expliquer ou justifier, pourquoi cette partie du document est importante.

Figure 9: Composition des actes
INSISTER(Style1, TITRER("IMPORTANT", VERIFIER(Action))))

DISCUSSION

Un texte écrit existe pour être lu. La lecture en revanche est un processus qui ne peut être réellement achevé que si le lecteur intègre l'intention de communication de l'auteur. Or il peut y avoir une multitude d'intentions derrière un seul écrit [11]. Les auteurs n'ont pas les moyens d'expliciter toutes leurs intentions par écrit, dans un même document. D'autre part, les moyens de traitement de texte actuels ne permettent pas d'expliciter les intentions accompagnant un discours. Le travail que nous avons présenté, a pour but d'élucider les intentions communicatives de l'écrit, de les représenter en termes d'actes de communication écrite, afin de définir une méthodologie de conception de documents qui permet d'améliorer la communication entre auteurs et lecteurs. Le modèle conceptuel présenté ici a été testé sur la documentation des FCOM, dans le domaine du pilotage d'avions civils. Toutefois le modèle reste à vérifier après implémentation du système correspondant à la maquette présentée ici.

Le partie du modèle ACE correspondant au processus de révision a pour but principal d'améliorer la communication entre auteurs, entre concepteurs et auteurs et surtout entre auteurs et réviseurs. Elle ne fait pas parti de l'objectif du présent article. Toutefois pour montrer comment elle peut être intégrée dans ACE, nous présentons brièvement cette partie, ce qui constitue une extension possible de notre travail.

On remarque que les révisions peuvent porter sur un élément de niveau de la structure du document, c'est à dire sur le plan du document. La révision est processus plus complexe, puisque par exemple, on peut réviser une révision ou les révisions sont faites par d'autres personnes avec des intentions différentes (voire divergentes) de celles de l'auteur principal. Comment donc représenter les différentes versions de révision, en tenant compte des objectifs des correcteurs? C'est une question qui devrait faire l'objet d'une étude particulière, elle n'est pas traitée ici. Toutefois on pourra intégrer les méta-actes au niveau de la révision. Le processus de révision est un processus indispensable pour accomplir l'écriture. Il est particulièrement important car l'auteur puisse corriger, rajouter ou supprimer du texte. Si l'auteur utilise le mode de trace des révisions dans un traitement de texte comme 'Microsoft Word', il peut garder les traces de modifications entre différentes versions. Notre but est de permettre de tracer le pourquoi des révisions, c'est dire la raison qui a poussé l'auteur à accomplir la révision, s'il le souhaite nécessaire. Les méta-actes de révisions ne sont pas seulement des verbes indiquant l'action de révision, comme INSERER ou SUPPRIMER, mais il comprennent également une trace de l'explication de la révision. Nous présentons ici (Figure 10), à titre d'exemple quelques méta-actes de révision.

Figure 10: Méta-actes de révision
SUPPRIMER(Texte, Explication)
AJOUTER(Texte, Explication)

Cet article a montré comment les intentions communicatives sont exprimées à travers des actes du domaine et des méta-actes et comment la communication peut être améliorée. Toutefois le modèle reste dépendant du domaine.

L'état actuel de ces recherches nous permet de voir qu'il est nécessaire de faire une analyse fine des actes et méta-actes pour faire un système capable d'aider l'auteur à représenter ses intentions. Pour pouvoir traiter les actes du domaine on pourra établir des bases de connaissances spécialisées par domaine.

BIBLIOGRAPHIE

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[3] Searle, J. Speech acts. Cambridge: Cambridge University Press, 1969.

[4] Cohen P. et Perrault R., Elements of plan based theory of speech acts, Cognitive Science, 3, 177-212, 1979.

[5] Tazi S., Performing textual structures in documents. In J. André, R. Furuta & V. Quint (eds.), Structured documents, Cambridge: Cambridge University Press, 1989, 181-190.

[6] Tazi S., Représentation de connaissances structurelles du texte naturel pour la conception d'un éditeur "intelligent". Thèse de l'université Paul Sabatier, Toulouse, 1985.

[7] Hayes, J. R., et Flower, L. S., Identifying the organisation of writing processes. In L. Gregg, & E. R. Steinberg (Eds.), Cognitive processes in writing (Hillsdale, N.J.: Erlbaum), 1980, 17-35.

[8] Green N., Kerpedjiev S., Carenini G., Moore J., et Roth S. F., Media-Independent Communicative Actions in Integrated Text and Graphics Generation AAAI Fall 1997 Symposium on Communicative Action in Humans and Machines: Working Notes Papers valable sur le site http://www.cs.umd.edu/~traum/CA/fpapers.html.

[9] Tazi S., et Novick D., Design rationale for complex system documentation, dans les actes de Nimes'98 Complex Systems Intelligent Systems & Interfaces, 26-28 Mai (1998), 49-51.

[10] Hovy E., et Arens Y., Automatic generation of formatted text, Actes du 8th AAAI Conference, Anaheim, CA, 1991.

[11] Grosz B., et Sidner C., Attention, intentions, and the structure of discourse, Computational Linguistics, 12(3), 175-204, 1986.


This paper is in press as: Tazi, S., and Novick, D. Actes de discours de la communication ecrite, Proceedings of Ergonomie et Informatique Avancee (Ergo-IA 98), Biarritz, FR, November, 1998.

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DGN, June 19, 1998
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